Pénétrer l’esprit d’Andy Goldsworthy n’est pas chose aisée tant le lieu de vie de l’artiste est à la source de son inspiration. Comprendre son travail c’est comprendre une partie de son Ecosse natale, c’est aussi accompagner sa pensée jusque dans ses silences, là où les mots ne suffisent plus pour exprimer toute la spiritualité de son art.
L’art est pour moi une forme de nourriture.
J’ai besoin de la terre.
Je veux comprendre cet état et cette énergie qui sont en moi et que je ressens aussi dans les plantes et dans la terre.
Cette énergie et cette vie qui se déversent dans le paysage.
Cette chose impalpable qui est là et puis qui disparaît.
La croissance, le temps, le changement.
Et la notion de flux qu’on retrouve dans la nature.
La mer et la rivière, formes aqueuses, influencent beaucoup mon travail.
On pourrait croire que le temps s’associe mieux avec la marée : le temps et la marée, ce flux et reflux quotidien.
Mais à travers la rivière, on peut en apprendre beaucoup sur le temps.
Il y a toujours ces formes qui vous obsèdent, qui ne vous sortent pas de la tête.
En route pour la Nouvelle-Ecosse,
Canada. Une nouvelle commande.
Je n’aime pas cette sensation d’être en train de voyager. J’ai l’impression de ne pas être à ma place, d’être déraciné. Et j’ai besoin de temps pour reprendre racine. Lorsque j’arrive quelque part, je dois commencer mon travail aussitôt, sans faire de recherches, ni me reposer. Je me mets directement au travail. La marée est extraordinaire : ce mouvement de flux et reflux. Et aussi le froid et sa relation avec la pierre et le fluide. Mais ici, je suis un étranger et en tant que tel… Je n’ai vraiment aucune affinité.
J’ai d’abord fait connaissance avec cet endroit et j’ai commencé.
Si le travail se passe bien, j’ai chaud mais si quelque chose se brise, le froid m’envahit complètement. L’art réussi, ça tient chaud.
Aujourd’hui, j’ai choisi le mauvais moment. Je me suis levé à quatre heures. Je ne voyais rien. Certes, la lune s’était levée mais ici, tout était jeté dans l’ombre. Lorsqu’on a vraiment froid, c’est fini. Je dois travailler à mains nues parce que mes gants collent, je n’arrive pas à travailler avec, sinon, je perds mes sensations. J’aime le contact direct. On ne serre pas la main à quelqu’un avec des gants !

C’est très difficile, j’ai parfois froid aux mains, je me lève de très bonne heure… Et tous ces efforts servent à créer quelque chose qui se veut aisé.
Si j’avais pu arriver si loin avant le lever du soleil, il y a 1h !
Je ne m’étais pas attendu -ou seulement en rêve – à ce que le soleil venant de là éclaire les deux côtés de la pierre et qu’ainsi, le rocher soit illuminé par le reflet de la glace. Je ne me serais jamais imaginé que cela puisse se passer ! Donc le potentiel ici est fantastique.
C’est de l’eau, le fleuve et la rivière, sous une forme solide. Dans bien de mes travaux, c’est exactement ce qui donne vie à l’œuvre qui cause sa perte. A la plage, j’ai d’abord vu une rivière et un remous qu’elle provoquait. J’essaie donc de saisir et de comprendre le flux et la jonction de la rivière et de la mer, la rencontre de deux masses d’eau. Fantastique !
- Vous avez besoin d’aide ?
- Non…
- Enfant, on plongeait toujours de ces rochers dans l’eau. C’était un peu plus profond, je crois.
- Vous appelleriez ça comment ?
- Un trou à saumons.
- Vous avez pêché du saumon, ici ?
- Assez souvent, oui, des saumons… Ils étaient si gros qu’ils se touchaient les uns les autres.
- Ça rappelle beaucoup l’Ecosse, où il y a énormément de trous à saumons. Ça me plaît de savoir que là, en bas, il y a des poissons. On dirait un tourbillon. C’est exactement ce que je voulais. J’ai inséré ce mouvement dans l’œuvre.
- A votre avis, que va-t-il se passer lorsque la marée va monter ?
- Il va dériver.
- Ça va rester intact ?
- Il dérivera dans le remous. Non, il ne restera sûrement pas intact.
C’est comme s’il était emporté dans une autre dimension, dans un autre monde ou dans une autre œuvre. Ça ne ressemble pas du tout à une destruction. Ce moment fait vraiment partie du cycle éternel. C’est comme si on touchait le cœur de cet endroit. C’est pour moi un moyen de comprendre. Voir ce qui avait toujours été là, mais qu’on ne voyait pas. Ce sont des moments d’une beauté extraordinaire, lorsqu’un travail devient vivant. C’est pour ces moments que je vis.

Il est huit heures moins le quart. La marée devrait être haute à trois heures environ. Je n’ai pas beaucoup de temps. Vous devriez arrêter de filmer, ramassez des pierres, plutôt. Rendez-vous utiles. Les pierres ne sont pas si mauvaises mais il faut aller loin pour les chercher et on perd sans cesse du temps.
Ça va suffire pour faire un travail intéressant.
J’aime vraiment cette tension.
Il se peut que je n’en aie réussi que la moitié, quand le flux sera là. C’est comme un repère pour le temps qui me court après. C’est à la plage que j’ai commencé à travailler. Elle est un bon professeur, en ce qui concerne le temps.
Elle est impitoyable. On ne peut échapper au fait que la mer va bientôt être ici.
J’ai étudié l’art à Lancaster.
Là-bas, les étudiants étaient tous entassés dans des petites chambres. Je rentrais tous les jours en train chez moi, à Morecambe. En descendant du train, on voyait ces grandes étendues devant soi, un gros contraste avec l’Ecole des Arts.
Un jour, je suis parti travailler à la plage.
J’étais impressionné par cette sensation d’énergie que j’éprouvais en dehors du cocon protecteur de l’Ecole des Arts. Hors de l’Ecole, on était pris par l’essoufflement et l’incertitude. Un contrôle total peut être mortel pour une œuvre.
La pierre parle.
Cela ne m’est encore jamais arrivé. Soit c’est le sable qui se tasse, soit la pierre est trop faible. Ou bien les deux en même temps.
Ceci va être le point le plus éloigné et je vais essayer de mettre plus de poids au milieu pour rendre le tout plus stable. Et ça, c’est mon travail !
Trop d’inconnues.
Les chances de survie sont très maigres.
Ici, il faut une pierre lourde.
Pouvez-vous m’apporter une très grosse pierre carrée ?
Je n’aurais peut-être pas dû poser celle-là.
C’est le quatrième.
Le quatrième effondrement.
Et la marée monte.
Je ferais mieux d’attendre.
Le moment où quelque chose s’effondre est une très grande déception.
C’est le quatrième effondrement !
Et à chaque fois, j’ai appris à connaître la pierre un peu mieux, plus l’œuvre croissait, mieux je comprenais la pierre. C’est une des choses que j’essaie d’atteindre avec mon art : comprendre la pierre. Apparemment, je ne la comprends pas encore assez.
Les hommes ont érigé des monticules de pierres pour marquer des chemins dans les collines et les montagnes, en Ecosse et partout dans le monde. Et ainsi, tous les monticules ont un lien entre eux : ils marquent dans mes voyages les lieux auxquels je me sens attaché. Le monticule ressemble à un gardien qui se tient là, comme s’il protégeait quelque chose.
J’aime sa ressemblance avec une graine, bien pleine et mûre. Regarder des pierres et y voir une croissance comme celle exprimée dans une graine est une image très forte.
La mer est venue et le monticule a simplement disparu et est parti.
Mais il était encore là. Un travail que je venais juste de finir. Ma relation avec la pierre était encore très intense, j’étais avec elle en bas, mais je ne la voyais pas. Ce que je projetais cette fois, c’était… Je n’ai pas réalisé cette œuvre juste pour que la mer la détruise.
Elle lui a été offerte en cadeau.
La mer l’a prise et en a fait plus que ce que je n’aurais jamais espéré. Et je pense que si je vois dans ce processus des possibilités de comprendre ces choses qui nous arrivent dans la vie, qui changent notre vie, qui causent bouleversements et chocs… Je n’arrive pas à l’expliquer. Je ne peux observer cette profonde mutation que chez moi.
Ma demeure prend ainsi une importance de plus en plus grande pour moi.
Penpont, Ecosse Le Point d’Ancrage.
La fougère est un matériau avec lequel j’ai toujours aimé travailler. Mais c’est une plante très dure, très résistante. Quand on tire dessus, elle vous tranche les mains comme un rasoir. Je l’associe toujours avec des mains saignantes.
C’est une des rares plantes avec lesquelles j’utilise un couteau. De plus, elle est très toxique. Lorsqu’elle produit des spores, il vaut mieux ne pas inhaler.
On se trompe, quand on considère le paysage comme idyllique ou beau. Il a un côté qui est plus sombre.
Là où elles étaient en terre, elles sont devenues noires.
J’aime vraiment l’idée du contact entre… Les vaches des Highlands avec leurs cloches… J’aime l’idée du contact entre les plantes et… La flamme rend l’énergie du feu visible.
C’est la même chose avec ce noir. C’est le résultat de l’échange d’énergie entre la plante et la terre. A travers ce processus, il y a eu un échange thermique…
Elle a l’air carbonisée, comme peinte, mais j’ai trouvé la racine telle quelle.
A cette époque, au début du printemps… le processus ne commence pas en surface mais en dessous. Trouver dans la terre des signes de cette chaleur, c’est ma façon de comprendre ce qui se passe là, en ce moment.
Et même si ce sont des tiges des plantes de l’an passé qui ne pousseront plus, elles sont toujours liées aux racines dans la terre. Ce qui s’est passé l’an dernier va se répéter cette année et repousser ici.
Je suis fasciné par ces processus qui se déroulent au cours du temps dans la nature, en relation avec le soleil, la lumière, les saisons… la croissance.
La véritable œuvre est le changement.
- N’oublie pas de leur donner quelques feuilles vertes, Holly. Je l’enlèverai après !
- Papa !
- Quoi ?
- Mets ton doigt là.
- D’accord.
- Oreilles… Oreilles tombantes !
J’ai débuté la photo à l’Ecole des Arts, lorsque j’ai commencé à travailler en plein air. Je devais expliquer mon travail à mes professeurs. Je le faisais en prenant des photos. C’est toujours un peu le cas.
La photo, c’est ma façon de parler de mes sculptures. Brancusi disait : « Pourquoi parler de sculptures, quand on peut les photographier ? »
C’est la langue dans laquelle je décris et comprends en même temps mon travail.
Lorsque j’ai travaillé toute la journée sous la pluie et que je suis fatigué, je ne vois ni ne ressens plus ce que j’ai fait. J’ai besoin du temps entre la création et le retour des images, pour voir avec un œil neuf ce que j’ai vraiment fait.
Ici, il y a de tout, de bons et de mauvais travaux. Tout est là.

- A plus tard ! Je vais travailler sur l’arbre.
- Sur l’arbre ?
- A plus tard.
- Qu’est-ce que tu vas faire ?
- …
- Qu’est-ce que tu vas faire sur l’arbre, Andy ?
- …
- Pour qui travailles-tu ? Qu’est-ce que tu veux faire ?
Je travaille intuitivement, sans savoir avant ce que je ferai.
Aucune idée. Je n’ai plus travaillé ici depuis un moment, donc…
- Wallace va t’aider ? Il va venir, alors…

Je suis arrivé ici il y a 12 ans. Mes enfants sont nés ici, mes amis y vivent et c’est ici que je fais mes meilleurs travaux. Cela montre à quel point je me sens étroitement lié à cet endroit. Je ne suis resté que quatre ou cinq ans au même endroit. C’est trop court, pour comprendre les changements qui s’y produisent.
Il faut vivre longtemps dans la même rue, le même village et voir les enfants attendre à l’arrêt de bus, grandir et avoir eux-mêmes des enfants.
Au village vivait une vieille dame, qui est décédée, une vieille grincheuse qui avait eu une vie difficile. Elle allait et venait dans la rue où j’habitais et je lui ai dit un truc comme : « Depuis que j’habite dans cette rue, tous mes enfants sont nés. »
L’aîné était le premier enfant né ici depuis 21 ans.
Elle répondit : « Vous ne voyez que des naissances et moi, que des décès. »
Elle connaissait tous ceux qui avaient habité ici et étaient morts.
J’espère n’oublier ni les gens qui sont nés ici, ni ceux qui sont décédés.
D’une certaine façon, la rivière est ma ligne à suivre. La rivière a quelque chose d’imprévisible en soi. Elle est vraiment imprévisible.
Et cette ligne qui s’écoule et qui a son propre cycle, en relation avec les intempéries et la mer… Si je devais trouver un lien pour l’année, ce serait un truc comme la rivière.
La rivière est une rivière de pierres, d’animaux, de vent, d’eau, etc.
Elle n’est pas dépendante de l’eau, nous parlons du cours. Le fleuve de la croissance qui court à travers les arbres et la terre.
Voici notre agneau, il vient tout seul.
On le tire jusqu’ici, on nettoie sa gueule, et on inspecte les pis.
Tout s’est passé très vite et sans problèmes.
On va se retirer et la laisser retourner à ses agneaux.
Les moutons détruisent les jeunes plants, avec leur manière de déchirer l’herbe.
Parfois, c’est comme une rivière de moutons. Ils s’écoulent et bougent de leur propre façon.
Le paysage est comme ça, sans arbres, à cause des moutons. Ils ont eu cette grande influence sur le paysage. C’est pourquoi j’éprouve le besoin de travailler avec les moutons. Pourtant, notre perception des moutons est vraiment différente de leur réalité. Cela rend le travail avec eux incroyablement difficile.
Pour nous, ce sont des peluches et reconnaître l’essence du mouton se révèle très difficile car c’est un animal très puissant, à sa façon. Ils furent responsables de bouleversements politiques et sociaux, comme le « nettoyage des Highland », lorsqu’on chassa les gens du pays, et que les propriétaires laissèrent les moutons paître sur les terres. Les moutons y ont laissé leur histoire, marquée dans le paysage. A cause des moutons, il manque quelque chose dans le paysage.
Des gens ont vécu, travaillés et sont morts ici. Je sens leur présence sur mes lieux de travail. Je suis la prochaine couche posée sur les choses qui se sont passées ici. Je ne crois pas que la terre ait besoin de moi, mais moi, j’ai besoin d’elle.
Je reprends racine en allant simplement dans la forêt et en y faisant mon travail. Si je reste longtemps inactif, je me sens déraciné. Alors, je ne me connais plus. Si je suis resté longtemps inactif et que je donne une conférence sur mon travail, j’ai l’impression de parler de quelqu’un d’autre.
Parfois, j’ai besoin d’être seul. J’aime être seul.
J’aime aussi la compagnie de certaines personnes et j’ai sans doute aussi une fibre sociable dont je me sers jusqu’à un certain point. Mais pour être honnête, les gens me fatiguent.
Je fais attention à des détails, comme par exemple le vent qui souffle un peu plus fort. Bien que j’aie l’air aussi calme que 30 secondes auparavant, l’alarme se déclenche en moi.
Lorsque je travaille, je pousse l’œuvre jusqu’à la limite de l’effondrement.
C’est un équilibre merveilleux.
Je l’avais presque réussi.
Parfois, je m’étonne tant d’être réellement en vie.
Il m’est arrivé quelques fois, ou plutôt une fois, qu’une personne, qui m’était très proche, décède. C’était la femme de mon plus jeune frère; elle était très jeune. L’image de quelqu’un qui meurt, l’image de Julia, marque la mémoire au fer rouge. Le lendemain du décès de Julia, j’ai travaillé sur l’arbre.
Cela semblait être l’idéal à faire.
Je travaillais sur un trou dans l’arbre.
J’ai commencé à considérer ce trou comme une sorte d’entrée, une entrée dans la terre, dans l’arbre, dans la pierre. L’ouverture par laquelle la vie entre et s’échappe. Regarder dans un trou noir, c’est comme regarder du haut d’une falaise. L’impression d’être attiré par le noir, comme on est attiré par le vide. Mais d’un autre côté, quelque chose pousse en dehors de ce trou.
C’est ma manière d’essayer de comprendre que… Ce n’est pas seulement la mort, l’absence, car le noir est l’absence, l’impalpable, mais il est en relation avec un arbre qui va renaître à la vie.
Pour moi, il n’y a rien de plus fort qu’un trou noir que j’ai fait, et quand je reviens plus tard, y voir pousser du vert. C’est une image très intense.
Parc de sculptures de Storm King Etat de New York, USA
Une commande à long terme

Le premier mur que j’ai bâti avec l’aide d’un maçon…
En fait, je croyais qu’on bâtirait le mur ensemble. En effet, dans le passé, j’ai un peu réparé de tels murs. Mais il enlevait sans cesse mes pierres du mur.
Et il avait raison de le faire. J’ai appris à respecter leur travail, leur vie.
Les maçons ne passent pas seulement du temps avec moi, ils apportent aussi leur vie. Ils ne veulent pas que je touche au mur et que je joue au maçon et je ne veux pas qu’ils jouent les artistes. A chacun son rôle. Le mien est de trouver la ligne du mur, je travaille l’espace.
De leur dialogue avec la pierre naît le mur.
Une pierre par-dessus l’autre, l’œuvre naît d’elle-même. La fluidité du travail donne à la sculpture du mouvement et de l’énergie.
On m’a prié de créer une œuvre à Storm King.
J’ai passé beaucoup de temps à me promener pour connaître la région. Et j’ai vu ces murs délabrés qui me rappelaient ma patrie. Ils furent probablement érigés par des peuples venus d’Europe, peut-être même d’Ecosse. Ces colons sont arrivés ici et ont bâti des fermes et des murs. C’est la première chose qui m’a intéressé.
Je voulais retracer la ligne, rebâtir le mur, pour qu’il parle de cette région, telle qu’elle est maintenant. Les murs ont été érigés lorsqu’on a abattu les arbres et ainsi remplacé la forêt par des champs. Mais l’agriculture a alors disparu de la région et les arbres ont trouvé refuge derrière le mur et ont pu pousser. C’était ce dialogue qui m’intéressait.
Dans le cas idéal, le mur est une ligne qui se soumet au paysage, à travers lequel il s’étend. Ce sens du mouvement est capital pour la compréhension de la sculpture. Ce défilé des hommes, le mouvement du mur, la rivière de pierres autour des arbres, la rivière de croissance qui fait la forêt.
Cela m’a rendu conscient du flux qui coule tout autour du monde, des veines qui courent de par le monde.

La pierre est très rouge à cause de sa teneur en fer.
C’est pourquoi notre sang aussi est rouge.
Pour moi, la couleur rouge dégage une énergie particulière. Cela vient sans doute de sa relation avec le sang.
Mais c’est sûrement quelque chose qu’on ne peut pas expliquer. Je crois que cette couleur exprime la vie. Même si des choses meurent, elles font toujours partie du flux, elles deviennent une partie de la rivière rouge.
Au Japon, on peut voir de l’érable rouge devant une montagne verte. Un rouge incroyable ! C’est comme une plaie dans la montagne. Cette couleur a une telle énergie et une telle violence. Je suis sans cesse à la recherche de la couleur rouge. Il me semble qu’en me rapprochant de sa source, je commence à mieux comprendre cette couleur. Et il y a beaucoup à apprendre.
Lorsque j’ai pris conscience que cette couleur était aussi en moi, c’était un sentiment que couleur et énergie coulent dans tout.
Il m’a fallu travailler souvent ici pour remarquer la couleur rouge.
Si on regarde sous les pierres, on trouve ces petits cailloux rouges et tendres à teneur en fer. Que quelque chose de si dramatique, de si intense, puisse être en même temps si caché, si loin sous la peau de la terre. On éprouve un vrai choc, en voyant cette couleur, qui est si étrangère à la rivière. En fait, elle a de profondes racines ici et elle est propre à cet endroit.
Là, je travaille avec les pierres, je les broie. Je passe plusieurs heures à faire un petit tas de pigment, une boule que je lancerai dans la rivière, ça va faire un éclaboussement.
Un court instant dans ce cycle de la pierre, où elle traverse un processus de solidification, puis redevient liquide et enfin se solidifie de nouveau.
Et je pense que c’est un petit souvenir dans la vie d’une pierre mais cela représente beaucoup dans l’esprit de sa nature.
Nous tenons tant à l’idée qu’une pierre est solide, que lorsqu’on découvre qu’elle est en fait fluide, cela renverse mon idée de ce qui est durable et de ce qui ne l’est pas.
Digne, Sud de la France
Une commande pour le musée
Lorsque je travaille avec un bâtiment, j’essaie d’utiliser le mur entier pour créer un contact avec le paysage contenu dans et en dehors du bâtiment. C’est presque un souvenir de l’origine du bâtiment, qui est contenu dans le mur et qu’on ressort au grand jour.
Je voulais du torchis de Digne ou d’Ecosse, pas de torchis produit anonymement dans n’importe quel magasin de céramique.
Le torchis a été extrait du sol tel quel. Je l’ai filtré et sorti les grosses pierres, puis il a été séché, pilé, mélangé avec des cheveux et de l’eau pour le reconstituer. Les cheveux servent à fixer le mélange.
J’aurais pu utiliser des poils d’animaux, mais j’aime savoir que des hommes sont liés à mon travail. Les cheveux proviennent du coiffeur de mon village qui est ainsi lié à mon travail.
En érigeant les premiers murs de torchis, j’ai découvert que les formes architecturales du bâtiment, au niveau des poutres, influençaient le séchage et formaient des fissures et des figures. Ce qui est sous la surface de travail affecte cette surface.
Bien sûr, c’est vivant, au toucher.
Cela exprime combien la pierre est vivante, presque revenue jusqu’à son origine dans le volcan, où elle était vivante. Elle l’est toujours mais c’est la preuve visible de son mouvement et de son éruption. C’est cette impression d’énergie cachée en elle. Et c’est la vie.
Je ne peux pas l’expliquer davantage.
Mais je sais que c’est bien plus que le simple cycle de désagrégation et d’apparition de substances.
Je m’efforce de formuler ces choses-là.
Mais à mon avis, il y a un monde au-delà de ce que les mots peuvent exprimer.
Les mots remplissent leur rôle mais ce que je fais ici en dit bien davantage.
Sous-titres : SanchoCorp
Sous-titrage Titra Film ParisRivers and Tides


